Eloge du vouvoiement

Éloge du vouvoiement.

L’attachement qui me lie à certains amis que je vouvoie et qui parfois s’en étonnent me pousse à m’expliquer à ce sujet dans le texte suivant que je leur dédie.

Les charmes du tutoiement à l’ancienne
Toute ma vie, j’ai tutoyé mes amis jusqu’à ce que je prenne conscience du conformisme et même parfois de l’intégrisme qui entourait depuis quelques années la pratique du tutoiement.
Pendant la plus grande partie de ma vie, les premiers moments d’une relation, quelle qu’elle soit, étaient placés sous l’égide du vouvoiement. Puis si des affinités particulières se manifestaient, on passait au tutoiement. Et ce passage pouvait être un moment délicieux, avec le sentiment que s’ouvrait un nouvel espace affectif.
Il en était de même dans les relations amoureuses. Dans mon groupe de camarades, on vouvoyait naturellement les jeunes filles qu’on rencontrait, on continuait quelques temps à vouvoyer celle dont on était tombé amoureux puis on lui demandait la permission de la tutoyer. Cette demande n’allait pas de soi. Ce pouvait même être une épreuve. Il s’agissait en tout cas d’une étape du cheminement amoureux, tout comme certains gestes – prendre la main – ou bien l’aveu de l’amour. La première des raisons pour lesquelles j’ai renoncé au tutoiement, sauf pour les amis que j’ai connus avant les années 2000, c’est la volonté d’en préserver le véritable sens et la vraie saveur qui ont été dévoyés par sa généralisation. Du coup, cela m’a conduit à me refuser à tutoyer des êtres que j’aime et que j’apprécie et que j’aurais naturellement tutoyés au bout d’un certain temps sans ce dévoiement. En venir aujourd’hui au tutoiement avec ces êtres récemment rencontrés et que j’apprécie reviendrait à dégrader en mon for intérieur la marque d’estime et d’affection que je leur porte, car je les traiterai alors selon un régime ordinaire et non pas selon le régime d’exception qu’ils méritent à mes yeux et dont le vouvoiement est maintenant devenu pour moi le signe. Certes, il s’agit là d’une posture artificielle et souvent difficile à tenir. Mais c’est celle d’un résistant, d’un combattant qui défend non seulement le vouvoiement mais la mémoire du tutoiement à l’ancienne.

Le diktat du tutoiement d’aujourd’hui
Vouvoyer un ami, un être proche est une pratique qui surprend voire même choque tant le tutoiement est devenu habituel. Le coup d’envoi de la pratique généralisée du tutoiement a été donné à la fin des années 1980 sous prétexte de dépoussiérage, mais non sans terrorisme, par une émission populaire de Canal+ (Karl Zéro).
Aujourd’hui, le tutoiement ne fait certes pas encore figure de norme dans les médias audio-visuels même si son usage se répand – moins cependant que celui, parfois ridicule et souvent équivoque, du prénom au détriment du nom –, mais il tend en revanche à s’imposer dans de nombreux groupes sociaux notamment dans la vie professionnelle. Bien plus dommageable selon moi, il triomphe sans discernement sous couvert d’authenticité, de spontanéité, de convivialité – concepts angéliques d’une société qui tend à s’infantiliser – dans les associations, les communautés, confréries, etc. où il est devenu conventionnel : quand on appartient à tel ou tel de ces groupes, il faut tutoyer tout un chacun au premier contact et si l’on déroge on peut se trouver stigmatisé : on est snob, hautain, élitiste etc. Je pense ne mériter aucune de ces épithètes. Mais si je résiste aujourd’hui au tutoiement généralisé – sauf dans certaines associations où le tutoiement est quasi statutaire, – c’est, d’une part, parce que j’ai eu à subir trente ans de tutoiement obligé dans la grande entreprise américaine où j’ai travaillé – on y était tutoyé y compris par ceux qui vous poignardaient dans le dos –, d’autre part, parce que je vis le tutoiement obligé comme une forme d’infantilisation, et enfin parce que j’ai redécouvert, grâce à une pratique radicale, le plaisir et les bienfaits du vouvoiement. J’aimerais vous les faire partager.

Les bienfaits du vouvoiement
Le bienfait le plus immédiat du vouvoiement quand on aime la langue, c’est celui de la beauté de ses formes et de ses phonèmes. Ainsi non seulement la consonne labiale qui commence le mot « vous » lui donne une sonorité plus douce que la dentale de « tu », mais encore le « s » terminal de « vous » impose une liaison avec tous les verbes dont la première lettre est une voyelle tandis que le « tu » induit sinon un hiatus du moins un à-coup. Est-ce pour cela que le vouvoiement induit un certain type de douceur dans les échanges ? En tout cas, sa pratique, qui permet vivifier une modalité langagière en passe d’être oubliée, stimule l’esprit en le conduisant à accomplir des détours inhabituels, sans pour autant faire taire le cœur. Mais elle impose une certaine retenue dans les disputes ainsi qu’une attitude plus respectueuse avec « l’autre ». Le tutoiement est certes tout à fait compatible avec le respect, mais n’oublions pas qu’il est aussi la marque suprême du mépris : le policier qui interroge le suspect présumé commence par le tutoyer pour l’humilier. À l’inverse, le vouvoiement – je peux en témoigner – ne limite en rien le discours de l’intime, de l’épanchement ni dans les relations amicales ni dans les relations amoureuses. Imposant une exigence supplémentaire, il conduit à trouver de nouvelles formules pour verbaliser les secrets de l’âme et en exprimer les nuances.

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